Drones armés, drones de combat et « robots tueurs »

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Fondation Maison des sciences de l’Homme – USPC et Christophe Fontaine, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités
Dans leur article intitulé « Drones de combat et éthique de la guerre : le débat est politique », Ludovic Fabre et Yves Auffret relaient les arguments habituels contre les drones armés, qui manqueraient de précision, feraient des dommages collatéraux, réduiraient la distinction entre combattant et non-combattant et augmenteraient l’asymétrie entre grandes et petites puissances. Ils ont raison d’utiliser le conditionnel car ces accusations sont largement discutables et nous y avons répondu ailleurs (par exemple ici, ou encore là). Ce n’est pas sur le débat éthique que nous souhaitons réagir cette fois, mais sur la description des drones, qui n’est pas neutre et témoigne selon nous d’un certain nombre de confusions regrettables.
Qu’est-ce qu’un drone aérien ?
La définition proposée – « Un drone est un engin inhabité capable de s’élever ou de circuler dans les airs et pouvant être piloté à distance ou disposer d’autonomie » – ne désigne que les drones aériens (il existe des drones marins, sous-marins et terrestres).
En anglais, les expressions remotely piloted aircraft systems (RPAS) et unmanned aerial vehicle (UAV), présentées comme équivalentes, ne le sont pas tout à fait. D’abord, elles ne désignent pas la même chose et n’ont pas la même extension puisque le RPAS est un système, c’est-à-dire l’ensemble avion + cockpit + équipage + liaisons de données + charges utiles (auquel on peut même ajouter un groupe électrogène pour assurer la continuité du système en cas de coupure électrique), tandis que l’UAV n’est que le véhicule dans ce système, c’est-à-dire l’avion.
Ensuite, UAV est une mauvaise caractérisation, qui était répandue mais est désormais obsolète, car l’adjectif unmanned est ambigu : dans le milieu aéronautique, il est utilisé pour signifier que l’avion n’est pas habité, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’équipage à bord, mais en général, il signifie l’absence de personnel, et donc qu’il n’y a pas d’équipage du tout – ce qui conforte le fantasme populaire du drone déshumanisé (et déshumanisant).
Or, les systèmes de drones sont en réalité très dépendants des humains : pour le pilotage, la mise en œuvre des capteurs, l’analyse des données recueillies, la maintenance. Le caractère permanent du vol et du recueil les rend même extrêmement gourmands en ressources humaines. Une combat air patrol (orbite permanente de surveillance armable multicapteurs) de quatre Reaper américains, par exemple, nécessite au moins 170 personnes.
Voilà pourquoi l’adjectif unmanned est trompeur. Il vaut mieux parler de remotely piloted aircraft : le drone aérien est un avion presque comme les autres, ses différences spécifiques étant qu’il est piloté à distance et qu’il retransmet le fruit du recueil de ses capteurs en temps réel vers la chaîne de commandement et les troupes au sol.
Drones armés et drones de combat
La plupart des drones militaires ne sont pas armés : ils servent à faire du renseignement, c’est-à-dire de la surveillance persistante d’une cible et de son environnement, en complément d’autres moyens (avions légers de renseignement, satellite, etc.). En parlant des MQ-9 Reaper comme de « drones de combat (ou drones armés) autonomes », Fabre et Auffret semblent confondre les drones armés avec les drones de combat (UCAV) d’une part, et avec les systèmes d’armes létaux autonomes d’autre part.
Premièrement, si tous les drones de combat sont armés, tous les drones armés ne sont pas des drones de combat. Les drones armés actuels sont simplement des drones de surveillance équipés de missiles pour être en mesure de réaliser la totalité du cycle du ciblage (détection, identification, poursuite, analyse des risques de dégâts collatéraux, guidage de l’armement, analyse du résultat). Pour la très grande majorité d’entre eux, ils sont relativement lents, non furtifs et peu manœuvrables. Ils ne peuvent, de ce fait, être utilisés que dans des ciels préalablement conquis, c’est-à-dire où toute menace aérienne air-air ou sol-air aura été réduite ou supprimée.
La prochaine génération de drones dits « de combat » (dans le sens où ils seront engageables dans des environnements non permissifs) vise à corriger ces vulnérabilités, mais il n’en existe pour l’instant que des démonstrateurs : l’américain X47-B, le chinois Li Jian, le français Neuron et le britannique Taranis – ces deux derniers devant fournir les briques technologiques du projet commun franco-britannique de système de combat aérien futur (SCAF) .
Les premiers pourraient entrer en service dans les années 2020, mais ils ne remplaceront pas les drones de surveillance armés car les missions sont différentes : les drones de combat compléteront l’aviation de combat dans des espaces aériens qui ont tendance à devenir de plus en plus contestés.
Les MQ-9 Reaper actuels, dont parle l’article de Fabre et Auffret, sont certes des drones pouvant être armés – les Américains et les Britanniques le sont, les Italiens vont l’être, les Français ne le sont pas encore – mais il ne s’agit pas pour autant de drones « de combat ».
Drones armés et « robots tueurs »
Deuxièmement, les MQ-9 Reaper ne sont pas davantage autonomes. Leur usage ne pose pas la « question de savoir s’il est utile et concevable, de laisser à la machine la décision d’ouvrir le feu sur une cible » et si, « sur un champ de bataille, un drone armé peut faire preuve d’autant, voire plus “d’humanité” qu’un militaire humain », contrairement à ce qu’affirment les auteurs.
Car, dans le cas du Reaper comme de tous les drones existants, c’est toujours un humain, en application de directives politiques, qui choisit la cible et donne l’ordre à l’équipage d’ouvrir le feu. Il y a bien un certain degré d’autonomie, ou plutôt d’aide au pilotage, dans certains modèles, mais qui ne concerne que la navigation – décoller et atterrir seuls, à l’instar de tous les aéronefs civils d’Airbus ou de Boeing par exemple –, en aucun cas le ciblage et l’ouverture du feu.
La cible est choisie par le commandement (humain) et, le moment venu, c’est le pilote (humain aussi) qui tire, exactement comme s’il était dans un avion ou un hélicoptère – les seules différences étant que le cockpit dans lequel il se trouve est déporté au sol, et que ses capteurs lui permettent d’analyser la cible et son environnement avec une précision inégalée. Il n’y a donc pas davantage de raison de parler de « drone tueur » que de « Rafale tueur », de « missile de croisière tueur » ou d’« obus de mortier tueur », par exemple.
L’hypothèse envisagée par Fabre et Auffret et qui ne concerne pas les drones est celle des systèmes d’armes létaux autonomes (SALA) , que les ONG et les médias appellent volontiers « robots tueurs », et qui désignent des systèmes d’armes qui, une fois activés, seraient capables de sélectionner et d’éliminer des cibles sans intervention humaine.
Ils n’existent pas encore, et il n’est même pas sûr qu’ils existeront un jour, mais ils suscitent déjà un débat important qui donne lieu depuis 2014 à une réunion annuelle à l’ONU dont la dernière édition s’est tenue du 11 au 15 avril 2016. Dans cette enceinte, il est clair pour tout le monde (cette année 94 États, des dizaines d’ONG et 34 experts extérieurs), même pour les opposants aux SALA qui réclament leur interdiction préventive, qu’il faut bien les distinguer des drones de surveillance armés existants, comme les MQ-9 Reaper. Il est donc regrettable d’entretenir cette confusion.
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer est chargé de mission « Affaires transversales et sécurité » au Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS) du Ministère des Affaires étrangères et du Développement international. Il s’exprime ici en son nom propre.
Christophe « Tarazboulba » Fontaine est colonel de l’armée de l’air, il a commandé l’escadron de drones 1/33 Belfort mettant en œuvre les drones MALE SIDM Harfang et MQ-9 Reaper. Il s’exprime ici en son nom propre.The Conversation
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Titulaire de la Chaire d’études sur la guerre au Collège d’études mondiales de la FMSH, Fondation Maison des sciences de l’Homme – USPC et Christophe Fontaine, doctorant en histoire, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
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