A propos de la deuxième conférence nationale humanitaire

Entretien avec Didier Le Bret, Directeur du Centre de Crise – MAEE.
JJ Louarn : La deuxième CNH soulignera la diversité des acteurs de l’humanitaire. Pourquoi cette ouverture?
Didier Le Bret: Cette ouverture élargie – aux élus régionaux, nationaux, aux acteurs de la coopération décentralisée, à des acteurs du Sud, correspond vraiment à un souhait de la communauté des humanitaires en général. C’est un grand rendez-vous dont l’objectif est de réunir une diversité d’acteurs autour d’une même table pour aborder les thématiques qui sont au cœur de l’action humanitaire et aborder aussi des situations concrètes : Syrie, Mali, Centrafrique etc.
Aujourd’hui, il y a ce constat : le paysage humanitaire s’est singulièrement diversifié. Les ONG demeurent les acteurs de l’intervention, de l’urgence les plus importants, mais il faut compter aussi avec les collectivités territoriales, avec la recherche qui joue un rôle essentiel, avec les entreprises et les fondations d’entreprises etc. Comment, avec le concours de la puissance publique, ces acteurs -ensemble peuvent-ils être le plus efficaces possible ? Nous nous poserons cette question.
La CNH de 2014 sera le moment et le lieu de revenir sur la mise en œuvre de la stratégie nationale, de revenir sur les engagements que nous avons souscrits en 2011 lors de la première conférence.
JJL : Vous avez cité la Syrie, la Centrafrique, le Mali, voilà trois pays où il est devenu très difficile de travailler. Alors même si l’aide humanitaire n’a jamais complètement cessé, ce sont des terrains extrêmement dangereux. Des communiqués de presse d’ONG évoquent une aide entravée… C’est un euphémisme.
DLB : Nous aborderons effectivement ces questions durant la conférence du 31 mars. C’est un point majeur. Mais en fonction des crises, les humanitaires sont passés d’intervenants neutres, ce qu’ils s’efforcent toujours d’être,  à des intervenants perçus à tort comme étant partie aux différents intérêts en jeu, et généralement ciblés en tant que tels. La réflexion sur les questions de sécurité est aujourd’hui primordiale.
JJL : Diriez-vous que les principes humanitaires – neutralité, impartialité, indépendance, sont toujours valides, un soutien dans l’opérationnel ?
DLB : Je le crois que plus que jamais. Ce sont des principes fondamentaux et fondateurs aussi du droit humanitaire et de son efficacité. Pour toucher les populations, il faut vraiment que l’ensemble des protagonistes aient la certitude que l’action humanitaire n’a pas d’autres visées, qu’il n’y a pas d’arrière-pensées, qu’il n’y a pas d’agendas autres que seulement soulager la détresse des civils – victimes, soit des catastrophes, soit des conflits politiques, soit de conflits inter-étatiques. Mais la mise en œuvre de ces principes n’est pas aisée dans des contextes complexes, et aujourd’hui il y a une volonté d’instrumentaliser l’aide.
JJL : Dans ces zones grises… ou rouges, où sévit un banditisme-terrorisme, le personnel local ou expatrié non occidental est lui-même devenu une cible…
DLB : Absolument, c’est clair. Aujourd’hui, c’est l’action humanitaire dans son ensemble qui est ciblée, y compris donc les personnels nationaux ou qui ne sont pas des personnels de la nationalité de l’ONG.
JJL : Quelles autres évolutions de l’action humanitaire doivent aujourd’hui faire l’objet d’une attention particulière ?
DLB : Deux enjeux me paraissent importants… Le premier : comment préparer un mouvement humanitaire au Sud ? C’est une responsabilité des ONG du Nord d’avoir des partenaires au Sud avec lesquels elles puissent travailler dans la durée, et puis à terme inscrire clairement dans leur action le renforcement des capacités de ces nouveaux acteurs.
Le deuxième : comment articuler le traitement de l’urgence avec les questions de fond qui sont liées au développement, à la stabilité politique, à la stabilisation tout court des institutions et de leur renforcement ? Les humanitaires ne peuvent pas tout faire et n’ont pas vocation à tout faire. Ils doivent être efficaces là où ils peuvent l’être, c’est-à-dire apporter vraiment les premiers secours aux populations.
Il faut donc se poser des bonnes questions : savoir combien de temps on reste, avec quels moyens on intervient, en faisant en sorte qu’il y ait le moins de conséquences ou d’externalités négatives, comme on disait autrefois, sur le développement du pays, et ne pas non plus enfermer un pays dans une espèce d’assistanat qui se ferait au détriment de toute réflexion de fond sur les vrais ressorts du développement. C’est aussi aux humanitaires d’accepter et d’assumer ce type de réflexion, de façon à ce qu’on ne soit pas dans une logique étanche où la main gauche ignore ce que fait la main droite, où les humanitaires disent « écoutez, notre job c’est d’intervenir massivement sur une crise et puis peu importe si demain on a siphonné tous les professionnels de la santé ». En fait, on aurait sorti ces professionnels locaux des quelques structures privées qui existaient ou des structures publiques. On contribue ainsi à un déséquilibre qui à terme s’avère presque plus terrible que la situation initiale. Il faut accepter de se poser toutes ces questions.
 Source : Grotius international
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