Jacob Kellenberger, président du CICR : « Pour faire respecter le droit humanitaire, il faut être très tenace »

Jacob Kellenberger se retire, après douze années passées à la présidence du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qu’il avait prise en 2000. Ce diplomate de métier a négocié auprès de dizaines de chefs d’État l’accès et l’aide aux populations frappées par la guerre.
  La Croix :    La dernière décennie a été marquée par le 11-Septembre et ses conséquences militaires et humanitaires. Comment le Comité international de la Croix-Rouge a-t-il traversé cette période ?  
 Jacob Kellenberger :  Les conflits de la Corne de l’Afrique, du Proche-Orient, de l’Afghanistan-Pakistan et de l’Irak ont jalonné ma présidence. Et le 11-Septembre a constitué un défi particulièrement grand pour notre institution. Aux yeux des États-Unis, le droit international humanitaire ne s’appliquait pas à ce crime horrible, ce que nous avons contesté. Le débat fut très dur et très ferme. Nous devions conserver des relations stratégiques avec un partenaire incontournable de l’institution, sans pour autant transiger sur nos principes. Nous pensons qu’en toutes circonstances, il faut maintenir un équilibre délicat entre les questions de sécurité et le respect de la dignité humaine. Or, à travers les conditions de détention, le traitement ou le transfert des détenus à Guantanamo ou Bagram, la sécurité a pris le pas à un moment donné sur le reste.
 Le droit international humanitaire a-t-il reculé au cours de cette période ?  
Jusqu’en 2005-2006, des mouvements de pression ont remis en cause la pertinence de ce droit et son adéquation aux temps modernes. Pour autant, ils n’ont jamais fait de contre-proposition. Aujourd’hui, le débat sur l’adéquation du droit international humanitaire (DIH) aux temps modernes après le 11 septembre 2001 s’est atténué. Dès qu’il s’agit de faire respecter le DIH, vous devez être extrêmement tenace. On réussit rarement le saut de la violation au respect total des textes : les progrès s’obtiennent pas à pas. Il s’agit aussi d’une leçon apprise à l’occasion de nos débats avec les Américains après le 11-Septembre.
 Le droit international humanitaire a été codifié à une époque marquée par les guerres entre États. Or, les conflits armés non internationaux sont beaucoup plus nombreux aujourd’hui sur la scène mondiale…  
Les règles codifiées applicables à la guerre entre États sont très complètes. À l’inverse, les articles et traités qui se rapportent aux conflits armés non internationaux sont bien moins complets : il n’y existe pas de règles sur la conduite des hostilités par exemple. Il faut alors se référer au droit coutumier qui est applicable dans les conflits armés et contient des règles importantes pour la protection de civils et la conduite des hostilités. Au final, lors des conflits armés internationaux, non internationaux et autres situations de violences, vous devez toujours négocier l’accès auprès des belligérants. C’était le cas en Syrie cette année, par exemple.
 En tant que président du CICR, vous intervenez en dernier recours pour débloquer une négociation. Quels sont vos arguments face à des États ou des groupes armés hostiles à la présence d’organisations humanitaires ?  
D’abord, je pars toujours dans l’idée que l’autre reste sensible à son prochain, sensibilité certes limitée dans de nombreux cas. Ensuite, j’essaie de comprendre mon interlocuteur, d’appréhender sa façon de voir les choses, de s’intéresser à sa situation. Enfin, nous décrochons un accès humanitaire lorsque notre action est jugée pertinente et qu’elle a une véritable utilité matérielle. Pourquoi les talibans nous acceptent-ils ? Une partie de la réponse repose sur le fait que nous faisons en sorte que leurs blessés et les civils reçoivent des soins. Les groupes armés qui ont un agenda politique et pas seulement criminel ne peuvent pas s’aliéner la population. De nombreux dirigeants sont également soucieux de leur image, notamment parmi les États qui possèdent une société civile forte.
 Ces dernières années, la Chine et le Brésil ont pris du poids dans les affaires internationales. Perçoivent-ils le CICR comme une institution occidentale ?  
Ce sont des acteurs que nous fréquentons régulièrement et qui ont une bonne opinion de notre action. J’ai rencontré trois fois le président de la Chine, un pays où le CICR a inauguré sa première délégation en 2005. En tant qu’intermédiaire neutre, notre organisation a facilité à plusieurs reprises la libération d’otages chinois dans le monde. Cela dit, le CICR reste financé par le monde occidental. La Commission européenne et les États membres contribuent à eux seuls à presque 50 % de notre budget et les États-Unis à 25 %. Cependant, la Chine et la Russie ont débloqué des fonds pour nos récentes opérations humanitaires en Syrie. C’est la première fois dans la longue histoire du CICR que ces deux pays supportent une de nos actions sur le terrain.
 Vos équipes se sont aussi beaucoup internationalisées. Est-ce pour casser votre image d’organisation occidentale ?  
Longtemps réservée aux Suisses, l’institution s’est ouverte à partir de 1993 aux autres nationalités. Au fil des ans, l’internationalisation des effectifs n’a cessé de se renforcer. D’une part, cela permet d’avoir les meilleures compétences possibles. D’autre part, la diversité des profils peut faciliter notre enracinement sur les terrains d’intervention. N’oublions pas qu’il existe des pays où nous ne pouvons pas envoyer de délégués d’une certaine nationalité. Malgré nos efforts, nous avons sans doute des progrès à faire en matière de mixité et d’équilibre entre les continents. Notre prochain défi sera d’abolir la distinction entre staff national et international en misant sur les compétences plutôt que les statuts. Mais se faire accepter, c’est d’abord fournir une aide efficace.
Recueilli par OLIVIER TALLÈS
Source : la croix
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