L’intervention militaire justifiée par des raisons humanitaires, de la Libye à la Syrie.

A l’heure où se pose la question d’une intervention militaire en Syrie, que certains invoquent en s’appuyant sur le précédent libyen et la « responsabilité de protéger » (R2P) de la « communauté internationale », il est important de clarifier les termes du débat. Et de ne pas s’appuyer sur ce que Raymond Aron appelait « des mots d’ordre grandioses et vagues »[1].
La R2P n’est pas une obligation juridique mais un appel moral et politique que chacun interprète à l’aune de ses propres intérêts. Et la communauté internationale est un objectif sympathique, qui n’existe que lorsque quelques Etats, souvent les mêmes, décident de parler en son nom. « Qui dit humanité veut tromper », disait Schmitt reprenant Proudhon[2]. Il avait raison, car ce n’est jamais l’humanité qui fait la guerre : ce sont toujours des Etats qui utilisent un concept.
Une intervention en Syrie est-elle envisageable ? Tout dépend évidemment du type d’intervention dont on parle. Il faut pour commencer distinguer clairement le cas syrien du cas libyen, puisque les deux sont souvent comparés, dans un sophisme qui consiste à dire que, puisque l’on est intervenu en Libye, il faudrait intervenir en Syrie. C’est l’argument de ceux qui dénoncent un « deux poids, deux mesures » et c’est un mauvais argument puisqu’il présuppose une sorte de principe de cohérence qui voudrait que l’on intervienne soit partout, soit nulle part. Or, intervenir partout est matériellement impossible et totalement imprudent, et n’intervenir nulle part implique de laisser mourir certaines victimes au motif qu’on ne peut pas les sauver toutes.
Pourquoi le cas syrien est-il différent du cas libyen ? Et pourquoi, ayant défendu une intervention militaire en Libye, je pense qu’il faut pour l’instant l’éviter dans le cas syrien ? En raison de ce critère classique de la doctrine de la guerre juste qu’est l’effet positif, ou les chances raisonnables de succès. Toute intervention militaire fait des victimes civiles. Lorsqu’elle est justifiée par des raisons humanitaires, elle n’a de sens que si elle sauve davantage de personnes qu’elle n’en tue. Dans le cas libyen, cela semblait possible car le pays était déjà divisé, Kadhafi n’exerçant pas un contrôle effectif sur l’ensemble du territoire, son armée était faible et le risque d’embrasement régional quasi nul. Dans le cas syrien, il y a une résistance interne courageuse mais qui ne divise pas pour l’instant le territoire dans des proportions qui pourraient laisser croire qu’un coup de pouce de l’extérieur suffirait à garantir la victoire de l’opposition. L’armée est forte et surtout le risque d’embrasement régional est élevé, à cause des liens de la Syrie avec l’Iran et du voisinage du Liban et d’Israël.
Par ailleurs, sur le plan juridique, la certitude d’un veto russe et chinois au Conseil de sécurité exclut pour l’instant une résolution autorisant l’emploi de la force, ce qui rendrait toute intervention militaire unilatérale, c’est-à-dire illégale. Pour certaines personnes, légalistes, c’est un problème rédhibitoire. Pour d’autres, pragmatiques, dont je suis, ça ne l’est pas puisque l’on peut concevoir des interventions « illégales mais légitimes » comme celle du Kosovo en 1999, mais il devient alors plus difficile de les distinguer des abus comme l’intervention américaine en Irak de 2003.
Pour résumer, si l’on parle d’une intervention militaire du type de celle qui s’est faite en Libye l’année dernière, je pense qu’elle n’est pas envisageable dans les conditions actuelles, car le remède serait très probablement pire que le mal. Là est précisément la ligne rouge à ne pas franchir : lorsqu’intervenir tue davantage que ne pas le faire. Il est impossible de le savoir à l’avance, et c’est l’une des difficultés épistémologiques de cette approche conséquentialiste qui juge la moralité d’une action à ses conséquences plutôt qu’au respect d’un principe abstrait comme les droits de l’homme –  mais en l’occurrence on a des raisons croire que les conséquences d’une intervention militaire ne seraient pas positives.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut assister passivement au massacre. Parallèlement aux efforts de la diplomatie et à l’obtention de corridors humanitaires qui permettraient un libre accès aux victimes, je suis favorable à des opérations clandestines pour aider l’opposition, y compris l’armer et la former, même si ces démarches doivent par définition rester secrètes pour être efficaces et ne pas dégénérer en guerre ouverte.
On objectera qu’il est dangereux de soutenir une opposition dont on ne sait pas grand-chose et qui, si elle finit par renverser Assad, ne sera pas forcément mieux que lui. C’est vrai, mais toute chute d’un régime dictatorial donne lieu à une période d’incertitude politique. Et, surtout, le peuple aura pris conscience qu’il peut renverser son tyran : s’il estime que ce qui le remplace n’est pas mieux, il pourra le renverser à nouveau. C’est la pression de la place Tahrir qui pèse toujours sur les militaires égyptiens, par exemple.
On objectera également que cet interventionnisme – même s’il ne se manifeste pas par une opération militaire ouverte – viole le droit des peuples à l’autodétermination. C’est à eux de se libérer, dit-on, pas à nous de le faire, ni même de les aider à le faire. « Un gouvernement tyrannique n’a qu’un justicier, disait déjà Despagnet il y a plus d’un siècle. C’est le peuple même auquel il s’impose ; et le défaut d’union ou de courage de ce peuple pour s’en débarrasser trouve sa punition dans le maintien même du tyran qui l’opprime »[3].
Cette position est respectable en théorie mais elle peut sembler naïve. Il faut que les victimes se battent, dit-on, pour leur propre libération. Mais le peuvent-elles seulement ? On présuppose que la volonté des citoyens, leur capacité de lutter, leur esprit de résistance ne sont pas altérés par l’oppression dont ils sont les victimes. On présuppose une volonté libre. Or, dans les faits, la volonté se façonne : des campagnes de désinformation, de peur, de violence, des expéditions punitives finissent par dissuader les citoyens de se révolter. On fait des exemples, on brise les esprits. La « coopération » des citoyens, leur « volonté » de soutenir l’intervention ne sont pas des données univoques auxquelles on accède facilement, et il ne faut pas confondre le manque de volonté avec le manque de capacité. Les Libyens ont participé à leur propre libération, parce que le pays était déjà divisé avant l’intervention, Kadhafi n’excerçant un contrôle effectif que sur la moitié du territoire. C’est l’exception qui confirme la règle. Pour une Libye, combien de dictatures plus centralisées dans lesquelles les victimes ne peuvent pas s’organiser ?
Pour autant, il ne faut pas confondre l’intervention dite humanitaire, dont le but est d’empêcher un massacre en cours ou imminent, et l’intervention pro-démocratique, qui vise un changement de régime. Je défends la première, dans certains cas et à certaines conditions, lorsqu’il y a des chances raisonnables de succès (en Libye mais pas en Syrie, par exemple), et je condamne la seconde (en Irak en 2003, par exemple), car la démocratie est un processus qui ne s’impose pas de l’extérieur. Le changement de régime peut être un moyen ou une conséquence de l’intervention, mais pas une cause. Ceux qui pensent que l’OTAN a débordé le mandat de la résolution 1973 en Libye doivent répondre à la question suivante : était-il possible de « protéger les civils » sans renverser Kadhafi, lorsqu’il était la principale menace qui pesait sur eux ? Le changement de régime n’était pas un but de guerre, comme il l’était en Irak, mais une conséquence logique car un moyen de mettre en œuvre la résolution du Conseil de sécurité.
Cela ne signifie pas que l’OTAN n’a rien à se reprocher : on peut notamment se demander si l’attaque de la colonne de véhicules fuyant Syrte le 20 octobre 2011, qui a indirectement permis le lynchage de Kadhafi, était bien légale puisque ces quelques fuyards loyalistes ne faisaient plus courir aucun risque à la population civile[4]. L’évaluation de l’intervention ne doit pas seulement se faire a priori, au moment de la décision d’intervenir : elle doit aussi se faire pendant et après les opérations, pour que la critique permette d’affiner les critères de légitimité.
Source : Grotius.fr
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